Le bar de l’Humanité

par Matteo Pasanisi
Participant FUCID

Dans le cadre d’un projet mené par la FUCID, j’ai eu l’occasion, avec onze autres participant·e·s, de partir le 25 janvier 2020 à Nice, pour un voyage de sensibilisation aux réalités et politiques migratoires à la frontière franco-italienne.

Durant la semaine passée dans cette région, nous avons rencontré plusieurs militant·e·s engagé·e·s quotidiennement sur différents aspects de la migration : de l’observation des opérations de la police aux frontières (PAF), à l’organisation de manifestations et d’événements visant à sensibiliser l’opinion publique.

Parmi les différentes associations rencontrées, figurent des ONG telles qu’Amnesty International ou encore l’Anafé (Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers), des associations citoyennes plus petites comme la Roya Citoyenne, et des groupements alternatifs à l’instar du collectif anarchiste Kesha Niya[1]. Le jeudi 3 février 2020, nous nous sommes déplacé·e·s à Vintimille, la première ville italienne après la frontière française. Nous y avons, entre autres, été accueillis par Delia, une femme qui, à travers l’accueil proposé dans son bar le « Hobbit Bar », s’engage chaque jour dans l’aide aux migrant·e·s de passage ou non à Vintimille. Elle nous a fait l’honneur de partager avec nous son témoignage et sa propre histoire, dont je m’apprête à mon tour à vous faire part.

Ce que je raconte ici n’est pas un conte de fées. Cela ne parle pas d’une princesse détenue par un dragon, qui attend son preux chevalier. Au contraire, mon récit parle de la réalité, de la vie quotidienne, du courage, de la détermination et de la force d’une femme inspirante, et d’une valeur qui, malheureusement, semble devenir de plus en plus rare : l’humanité.

Delia est la propriétaire du « Hobbit Bar » qui se situe à Vintimille (Ventimiglia), la dernière ville italienne avant la frontière française. C’est une ville comme les autres, si ce n’est par sa position géographique qui en a fait, au fil des années, une escale pour tant d’âmes profondément blessées : les migrant·e·s.

L’urgence humanitaire à Vintimille a débuté en 2015, lorsque la France décida de sortir officieusement de l’espace Schengen[2], en fermant ses frontières, empêchant ainsi l’entrée sur son territoire de milliers d’individus en quête d’une vie digne. Durant les deux années qui ont suivi, Vintimille a accueilli un millier de personnes qui transitaient quotidiennement par ce village. Des solutions temporaires ont été proposées comme des hébergements d’urgence et des camps humanitaires. Une église a même été utilisée comme abri pour les migrant·e·s. Beaucoup d’habitants se sont engagés quotidiennement pour essayer d’aider au maximum ces personnes.

Comme trop souvent, les autorités ne se sont pas montrées préparées et réactives comme elles devraient l’être.

En peu de temps, Vintimille est devenue un lieu habité par la haine, la peur et l’ignorance, alimentées par le malaise, le manque d’hygiène et la vue quotidienne des effets néfastes d’un système qui pousse à l’individualisme, au consumérisme et au repli sur soi. Prendre conscience de la situation est une chose, mais faire face à cette réalité en est une autre.

Beaucoup de commerçants ont décidé de fermer leurs portes aux migrant·e·s. « Les noirs ne peuvent pas rentrer ici ». Je ne sais pas pour vous, mais personnellement, cela me rappelle quelque chose. De plus, un arrêté du maire interdisait quiconque de nourrir les réfugié·e·s dans les lieux publics. Vous voyez ce panneau : « Ne pas nourrir les pigeons », c’est la même chose.

Dans ce climat d’hostilité et déshumanisé, Delia a décidé de prendre une position ferme, déterminée, désarmante et en cohérence avec son naturel et sa simplicité : elle choisit de tendre la main aux personnes en difficulté en leur offrant un café, un peu d’eau et en leur permettant d’utiliser la salle de bain de son restaurant. Petit à petit, les migrant·e·s ont commencé à lui faire confiance, se sentant accueillis et compris.

L’épisode phare s’est produit le 14 août 2016, une journée torride sans un souffle de vent. Beaucoup de femmes et d’enfants, cherchant un abri contre la chaleur, étaient devant le « Hobbit Bar », celui-ci étant ombragé le matin. Le bar étant vide, Delia est sortie dans la rue, invitant tout le monde à entrer, leur offrant ce qu’elle avait cuisiné et les accueillant comme on le ferait pour des êtres qui nous sont chers. C’est à ce moment que le « Hobbit Bar » est devenu le bar de l’accueil, de l’aide, de l’humanité.

L’humble propriétaire a essayé de faire son maximum pour aider : elle a commencé à récolter des vêtements, des chaussures, des couches, des biens de première nécessité et a demandé de l’aide à sa famille et son entourage. Malheureusement, elle était inconnue et n’a reçu d’aide ni de l’État, ni des associations ou des organisations. Mais grâce à l’intervention de quelques journalistes qui passaient par là et qui ont décidé de raconter son histoire par le biais d’une interview diffusée sur la Rai3, les choses ont alors commencé à changer. Certains appelleraient ça la divine providence, d’autres le karma ou encore, le destin. À chacun son explication.

Le fait est que les organisations locales ont entendu son histoire et ont commencé à collaborer avec elle en essayant d’aider autant que possible. Le « Hobbit Bar » recommença alors à se remplir de gens, de générosité et d’amour.

Delia a doucement changé ses habitudes pour s’adapter à sa nouvelle clientèle, remplaçant piadina, sandwichs fourrés et lasagnes par des œufs durs, des simples tranches de pain et des produits végétariens. Tous vendus à des prix très abordables, « offre, spéculation et gain » ne faisant pas partie du vocabulaire du « Hobbit Bar ».

Pourtant, les problèmes d’intimidation et la violence n’ont pas tardé à arriver. Pendant plus d’un an, Delia a reçu chaque jour la visite de la police, des gendarmes, de la garde des finances[3] ou encore des pompiers, cherchant tous la moindre excuse pour lui mettre des bâtons dans les roues. Le summum fut atteint lorsqu’un jour, huit NAS (Commandement de la police sanitaire italienne[4]) sont venus de Milan (distance Milan – Vintimille : 285 km, il y en a un autre à Gênes, qui est à 165 km) pour retourner l’établissement, sans rien trouver.

Tristement, ce ne sont pas seulement les institutions qui ont montré leur pire visage mais aussi, et surtout, les citoyens. Plus d’une fois en effet, Delia a dû faire face aux ventimigliesi qui essayaient de les intimider, elle et les migrant·e·s, en entrant dans le bar et en criant : « Negro, sors dans la rue que je te renvoie dans ton pays à coups de pied ! » S’ajoutent les insultes à répétition jusqu’au crachat au visage. Aucune retenue, dignité, respect, ni éducation.

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Notes

[1] « Pas de problème » en dialecte kurde.

[2] L’espace Schenghen est une zone de libre circulation où les contrôles aux frontières ont été supprimés pour tous les voyageurs […] Dans la pratique, à l’intérieur de cette zone, les citoyens de l’UE et des pays tiers peuvent se déplacer librement sans être soumis aux contrôles aux frontieres. Internazionale “come funziona lo spazio Schengen” 14 mai 2019.

[3] La Guardia di Finanza est la police financière et douanière italienne. C’est un corps qui fait partie des forces armées italiennes mais dépend directement du ministre de l’Economie et des Finances.

[4] L’équivalent de l’AFSCA en Belgique (Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire).

Des histoires, des trajectoires qui marquent… 

Par chance, il y a aussi les histoires aux fins heureuses.

Comme celle de cet enfant arrivé en Italie, essayant de rejoindre sa sœur qui habitait à Paris. Un voyage long et difficile. Étant dans l’impossibilité de donner des nouvelles à sa sœur, celle-ci, inquiète, a lancé une alerte en publiant une photo de son frère pour demander à toute personne ayant de ses nouvelles de la contacter. Le hasard a voulu que ce petit garçon arrivé à Vintimille fut reconnu par Manuela (volontaire pour Caritas Italiana). Elle l’a littéralement enlevé et amené au bar où il fut réconforté, informé de la situation et de là, emmené chez sa sœur.

Ou celle de ces deux frères, l’un majeur et l’autre mineur, qui ont affronté la Méditerranée ensemble jusqu’à Lampedusa. Pour éviter la séparation, le plus petit déclare avoir 18 ans, mais les autorités ne le croient pas et les deux frères se voient envoyés dans des centres d’accueil différents. Cependant, après de longs mois et par le fruit du hasard, eux aussi se sont retrouvés dans cette petite ville du nord de l’Italie, dans ce petit bar, offrant aux clients présents d’assister aux retrouvailles des frangins. Le plus âgé souleva son cadet du sol pour l’embrasser : les émotions transmises furent indescriptibles.

Enfin, l’histoire de cette femme nigérienne emmenée d’urgence au bar afin de pouvoir recevoir de l’aide, criant de douleur et de souffrance à cause d’une blessure à la tête ainsi qu’à l’abdomen. Bien qu’elle ait son siège à quatre mètres du bar, ce fut la première et la dernière fois que la Croix-Verte y est intervenue. Quelques mois plus tard, un jour comme les autres, une dame se présente au bar, bafouille quelque chose que Delia ne comprend pas. Elle sort alors du comptoir et s’approche d’elle pour essayer de comprendre ce qu’elle dit ; à ce moment-là, la femme s’agenouille devant elle. Surprise, Delia l’invite rapidement à se lever et la femme lui dit « Merci, tu m’as sauvé la vie. » C’était, en effet, la même femme qui, deux mois plus tôt, avait été sauvée d’urgence.

Il y a aussi les épisodes traumatisants, en particulier l’histoire de cette jeune fille de dix-sept ans passant, elle aussi, par le « Hobbit Bar ». Sa peau était recouverte de marques témoins d’une violence inouïe, difficile à imaginer. Envoyée à l’hôpital, les médecins découvrirent que ses parties génitales avaient littéralement été détruites par des violences sexuelles subies à répétition. Elle décéda quelques semaines plus tard.

Le « Hobbit Bar » aurait dû fermer fin 2019. À regret, Delia avait décidé de rendre son tablier car ses maigres recettes ne lui permettaient plus de payer son loyer. Contre tout attente, la solidarité montra le bout de son nez quand un groupe de particuliers franco-italiens décida de venir au secours de l’établissement, en l’aidant financièrement à survivre, avec l’objectif de pouvoir rester ouvert jusqu’en 2020.

Malgré les difficultés économiques, le « Hobbit Bar » a une règle d’or : « Femmes et enfants ne paient pas ». Les femmes parce qu’elles ont subi énormément de violences dont elles portent encore souvent les marques. Les enfants, comme le dit Delia, parce qu’ils ont déjà trop souffert pour leur âge et porteront pour toujours les cicatrices de leur passé. Mais un jour, quand ils seront adultes et qu’ils penseront à ce qu’ils ont vécu, ils se souviendront de ces gestes de gentillesse, d’entraide et de ces sourires qu’elle leur a offerts au milieu des tourments. Selon elle, ce sont ces instants qui en feront des hommes et des femmes meilleur·e·s, humain·e·s et solidaires à leur tour.

Des responsabilités à géographie variable ?  

Toujours, dans chaque région touchée par cette urgence humanitaire, il est possible d’assister à des manifestations ou à des actes de violence xénophobe par les citoyen·ne·s qui, qu’ils·elles le veuillent ou non, se retrouvent impliqué·e·s dans cette situation. Mais ils·elles n’en sont certainement pas les seuls responsables. Vintimille a été frappée par une vague migratoire à laquelle elle n’était pas « prête à faire face », ce qui a transformé la ville et plongé ses habitant·e·s dans un mélange de sentiment de peur et d’ignorance. De plus, à cause des conditions d’hygiène et sanitaires qui se dégradaient de jour en jour et, sur fond de montée du populisme de droite, cette ville s’est transformée en un lieu « xénophobe ».

J’ai envie de considérer les citoyen·ne·s comme des victimes, presque qu’au même titre que ces migrant·e·s, d’un État et d’un système (incarné par l’Union Européenne), qui se sont montrés et se montrent incapables ou, malheureusement, pas disposés à mettre en place des solutions efficaces et efficientes. Cette ville a été abandonnée à elle-même par les autorités, plus intéressées par le bruit médiatique généré par l’urgence et par leur profit plutôt que par la recherche d’une véritable solution.

Personnellement, je crois que l’urgence migratoire est un problème qui concerne, et doit concerner, toute la Communauté Européenne et pas seulement les régions les plus affectées. Ni l’Italie, ni encore moins Vintimille ne sont capables de gérer la situation, mais l’Europe, dans sa totalité, oui.

Il faudrait également avant tout, mettre à jour la convention de Genève afin qu’elle accorde le statut de demandeur·euse d’asile aussi à ceux·celles qui migrent pour des raisons non reconnues aujourd’hui, essentiellement climatiques et économiques. Il faudrait également, et surtout, mettre en œuvre des politiques d’accueil au niveau européen, en empêchant des prises de position individualistes des États, telles que celles prises par la France en réinstaurant des frontières.

L’urgence se trouve là, elle existe, elle est réelle et nous concerne tou·te·s. Elle est aussi bien visible quand on sait que Nice est un lieu de villégiature prisé pour sa beauté à seulement 40 kilomètres de Vintimille. Mais faut-il encore vouloir la voir…

Cette expérience m’a beaucoup apporté, m’a beaucoup donné à réfléchir, m’a donné envie de m’engager et de la partager notamment au travers de cette courte analyse.

Toucher avec mes mains Délia, traduire et écouter ces témoignages m’ont fait mal, en tant qu’Italien mais, surtout, en tant qu’être humain.

Je ressens de la rage de voir comment des milliers de personnes dont personne ne se soucie sont traitées, dans l’indifférence quasi générale. Ils·elles sont méprisé·e·s, mis·es à l’écart, évité·e·s comme la peste « parce que le problème, ce sont les migrant·e·s qui nous volent notre travail », « parce que les migrant·e·s sont tou·te·s délinquants », ou tout simplement « parce que cela nous arrange ».

Ci-dessus j’ai écrit : « j’ai envie de considérer les citoyen·ne.s comme des victimes, presqu’au même titre que ces migrant·e·s » ; je voudrais néanmoins m’arrêter sur le mot « presque » : nous, moi, toi, ma famille, ta famille, mes ami·e·s, tes ami·e·s, tous, à la différence des migrant·e·s, nous avons la liberté de passer cette frontière et de choisir de quel côté nous souhaitons vivre.

Nous avons le droit et l’obligation de nous informer, de comprendre, d’écouter les autres, de faire preuve d’empathie. L’ignorance ne peut pas être une option, ni une justification. Selon moi, notre responsabilité en pareilles circonstances est de « tendre la main » à celui·celle qui est en difficulté, car « Chaque homme est coupable de tout le bien qu’il n’a pas fait »[5]. Grâce à cette expérience, j’ai pu tenter d’analyser plus en profondeur certains aspects liés aux migrations, aux frontières et à mon tour, sensibiliser d’autres notamment au travers de la création collective menée en ce moment par la FUCID sur la thématique des migrations.

Quelqu’un, il y a quelques années, chantait « imagine qu’il n’y ait aucun pays, ce n’est pas difficile à faire, aucune cause pour laquelle tuer ou mourir, aucune religion non plus, imagine tous les gens vivre leur vie en paix… Tu peux dire que je suis un rêveur, mais je ne suis pas le seul, j’espère qu’un jour tu nous rejoindras et le monde sera uni ».

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[5] Voltaire; https://www.centodieci.it/post-ispirazione/fare-del-bene-citazione-voltaire/.

L'analyse en PDF

 L’analyse est également disponible en format PDF téléchargeable ici.