« OK Boomer »[1] à l’heure du Covid-19

par Alix Buron
Chargée de communication et chargée de projets en éducation permanente à la FUCID

Tandis qu’un second confinement a de nouveau fermé nos horizons, différents narratifs sur cette crise sanitaire ont pu naître et mourir dans les médias, carte blanche après carte blanche, grands entretiens après analyses, entre deux points presse sur le taux d’infection journalier. Car les journaux télévisés ont consacré pas moins de 80% de leur temps d’antenne à l’épidémie durant le premier confinement, les quotidiens papier entre 50 et 80%[2]. De ces grandes narrations, portées par les médias traditionnels ou le monde associatif, on pourra retenir les liens tissés avec la crise climatique, la mise en lumière d’inégalités et de professions dévalorisées, la détresse psychologique, l’envie d’un « monde d’après » ou au contraire d’un « retour à la normale », ou encore le classique « les vieux contre les jeunes » – ou le fameux conflit générationnel.

Les jeunes ont en effet été considérés, notamment lors du rebond de l’épidémie cet été, parmi les premiers responsables de la propagation du coronavirus : ils et elles seraient plus égoïstes, plus irresponsables et fêtard·e·s, et leurs écarts ont été particulièrement mis en avant – alors que, contre toute attente, cette jeunesse ne se protège pas moins que les autres catégories d’âges (Ouest France, 2020).

Mais la jeunesse a également été vue comme une victime importante de cette épidémie : il lui a en effet fallu se confiner afin de protéger les populations les plus âgées, alors que les coûts économiques des mesures de confinement seront essentiellement payés par les jeunes – ceux-là même qui peinent déjà à prendre leur place au sein du marché du travail. Crise après crise – économique, climatique, sanitaire – les jeunes générations doivent composer avec le monde qui leur est légué par les générations plus âgées, notamment celle des « baby boomers »[3].

Pourtant, les jeunes se sont confinés et ont fait preuve d’une grande solidarité intergénérationnelle. Ainsi, des Jeunes FUCID[4] mettent plutôt en évidence les sacrifices consentis, quel que soit l’âge : « Toutes les générations font des sacrifices qui sont différents pour chacun. Mais on a aussi tous envie de vie sociale, à n’importe quel âge. On a tendance à l’oublier. » Et lorsque l’on parle de « génération sacrifiée », ils et elles pensent plutôt à celle des plus âgé·e·s, « même s’il y aura des conséquences sur la jeunesse à court terme – ne plus voir ses amis et sa famille – et qu’il y aura un impact sur la valorisation des études sur le marché de l’emploi. » Pour eux·elles, la crise sanitaire aura avant tout mis en évidence des inégalités qui n’ont pas d’âge : logement, fracture numérique, violences contre les femmes, mépris de classe ou discriminations raciales. Mais aussi les injustices dont on ne parle presque plus actuellement, comme le traitement des personnes migrantes.

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Notes

[1] Expression popularisée en novembre 2019 par Chloë Swarbrick, parlementaire néo-zélandaise, l’ayant utilisée face à un collègue plus âgé qui huait son discours sur l’urgence climatique.  On pourrait le traduire par « cause toujours, le vieux ».

[2] Le Monde Diplomatique (Rimbert, 2020, p.2). Selon une étude de l’INA. Nous n’avons malheureusement pas connaissance d’une étude semblable réalisée en Belgique.

[3] Personnes nées entre 1946 et 1964.

[4] Les jeunes FUCID sont des étudiant·e·s en haute école ou à l’université namuroise qui s’engagent auprès des activités de la FUCID. Propos tirés d’une discussion-débat début novembre 2020 sur leurs ressentis de la crise sanitaire. Leurs opinions ne reflètent évidemment pas les réalités de toute « la » jeunesse, mais nous offrent néanmoins des pistes de réflexion, qui nous ont donné l’idée de cette analyse.

L’arnaque des générations ?

Que penser alors de cette narration, mettant en évidence les oppositions entre générations, face à une situation nécessitant une solidarité de tous et toutes ? Quels parallèles peut-on faire avec une autre crise, celle du climat, où le clivage jeunes/vieux a été abondamment mis en avant ? Et quels enseignements peut-on tirer sur les engagements et l’avenir de cette jeunesse si souvent catégorisée, que ce soit en bien ou en mal ?

Lorsque l’on parle d’une guerre des générations, sans doute faut-il définir ce qu’est une génération. Il est largement admis par les spécialistes travaillant sur la question que « appartenir à une génération consiste en une traversée des époques communes et en un héritage d’un regard commun sur le monde présent (…), se différenciant des générations précédentes et suivantes dans ce cadre. » (Jehannin, 2013) Le problème, selon certain·e·s chercheur·euse·s, est qu’il peut être difficile de dissocier les effets propres à une génération à ceux de l’âge[5] ou de la conjoncture (qui touche tous les âges). Ainsi, pour le sociologue Vincent Cocquebert, le concept même de génération est discutable. À partir des années 60, l’outil générationnel est pourtant devenu une nouvelle grille de lecture du monde, désormais largement utilisée. Mais l’explosion des catégorisations générationnelles (génération X, Z, Y ou millenials, génération silencieuse…), constitue, selon l’auteur, une pure arnaque marketing : l’idée de génération Y est en effet apparue dans les années 1990 au sein des pages d’un magazine de marketing. Elle décrivait un nouveau type de consommateur plus éthique, conscientisé… alors que les membres de cette génération n’avaient que 13 ans (Le Goff, 2019).

Plutôt que de se baser sur l’outil générationnel, qui compare des groupes en fonction de leur date de naissance et considère que ces groupes portent des traits communs tout au long de leur vie, sans doute est-il plus prudent d’étudier les différentes catégories d’âges à un moment donné. Pourtant, jeunesse et vieillesse peuvent, elles aussi, être difficiles à définir. Si on s’accorde sur le fait que la jeunesse est un moment de découverte, d’exploration, une période de construction de soi, cet « avant » l’autonomie de l’âge adulte (logement, travail…), son début et sa fin sont en effet incertains (Worms, 2020). À quel âge n’est-on plus un « jeune » mais un adulte ?[6] Et à quel âge devient-on un « vieux » – à 60 ans, lors de la retraite ou plutôt lors de la perte d’autonomie ? Mais surtout : peut-on les considérer comme des blocs suffisamment autonomes pour construire de tels discours : la jeunesse insouciante, la jeunesse victime de la crise, la jeunesse engagée pour le climat… ? En vérité, il existe sans doute non pas une, mais des jeunesses.

Car au sein même de la jeunesse, les inégalités subsistent, et elles se sont accrues depuis le début de la crise sanitaire. Par le passé, des études ont déjà montré que les étudiant·e·s universitaires de milieu populaire sont les premier·e·s à pâtir du manque de moyens des universités face au nombre croissant d’élèves (Roux, 2020). Aujourd’hui, ils sont aussi souvent les moins bien équipés pour s’adapter à un passage au « tout numérique ». Quant aux jeunes qui ne font pas d’études supérieures, ils sont généralement moins bien armés pour faire face à la saturation du marché de l’emploi. Ils sont aussi ceux qui occupent les métiers les plus précaires, les contrats intérimaires. Une ligne de fracture que cache la lecture générationnelle : « Il y a cette frange ­majoritaire, diplômée, mobile, connectée, et qui se sent dans le monde. Mais il y a aussi celle qu’on oublie parfois parce qu’elle est plus invisible, plus ­silencieuse. Cette frange des moins ­diplômés, touchés de plein fouet par la crise », s’inquiète ainsi Cécile Van de Velde, professeure de sociologie (Belot, 2017).

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[5] Comme le fait que les personnes plus âgées soient plus résistantes au changement, quelle que soit l’époque.

[6] C’est une question que s’est posé le consortium Uni4Coop (consortium des ONG universitaires francophones dont la FUCID fait partie). Voici la définition établie par le consortium : « On entend par “jeunes adultes” la tranche de la population oscillant entre 18 et 30 ans, et qui est donc sortie de l’obligation scolaire. Cet âge est marqué par différentes étapes qui jalonnent un parcours progressif vers l’autonomie, la maturité.  C’est donc un groupe hautement hétérogène puisqu’il regroupe à la fois les étudiants mais aussi les citoyen·ne·s hors enseignement supérieur et des personnes ayant des statuts très divers. »

Les jeunes pour le climat

Une ligne de fracture semblable, cachée par la lecture générationnelle, se dessine ainsi dans le contexte d’une autre crise : celle du climat. Car s’il y a eu ces jeunes décidés à sécher les cours afin de manifester pour des politiques plus ambitieuses contre le réchauffement climatique – qu’on a appelé la « génération climat » –, il y a aussi eu ces autres jeunes qui n’ont pas manifesté, que ce soit parce qu’ils avaient d’autres préoccupations[7], ou parce qu’ils ne partageaient pas leur combat.

Si la jeunesse actuelle porte ses propres spécificités de mobilisation (rapidité, ampleur, engagement horizontal « à la carte » et non plus au sein de grandes organisations pour la vie (Winkel, 2019))[8], il serait en effet trompeur de croire que les clivages que l’on retrouve chez les populations plus âgées n’existent pas chez les jeunes : « S’il en fallait une preuve, la réaction rencontrée par Anuna De Wever lors du festival du Pukkelpop, en août dernier, atteste que beaucoup de jeunes sont indifférents, sinon hostiles aux actions de sensibilisation au réchauffement climatique (elle a été huée par une partie du public et victime, avec ses amies présentes, de harcèlement, de menaces et de déprédations). L’ignorance climatique, des enquêtes récentes le montrent, est la même quel que soit l’âge. » (Ponchau, 2019). Et toutes les classes d’âges sont également plus conscientes de l’urgence climatique qu’avant[9].

Les jeunes qui se mobilisent pour le climat sont, en fait, souvent les enfants de personnes déjà politisées, qui les encouragent ou participent eux-mêmes, et ceux qui s’épanouissent dans une classe sociale plus cultivée : « Dans les faits, l’engagement se joue surtout sur l’éducation : un jeune avec un master aura beaucoup plus de valeurs en commun avec un sexagénaire du même milieu social qu’avec un jeune de son âge sans diplôme. » (Héron, 2020)

Cela n’a pas empêché de nombreux quotidiens, penseur·euse·s, jeunes ou vieux, d’opposer la jeunesse et la vieillesse, que ce soit pour critiquer ces « enfants ingrats » et leurs contradictions, sonner l’avènement d’une jeunesse salvatrice engagée pour l’avenir, ou critiquer ces vieux réacs ayant laissé aux générations futures une planète en bien mauvais état.

Pour le sociologue Serge Gérin et le philosophe Pierre Henri-Tavoillot, l’hypothèse catastrophique d’une guerre des générations séduit parce qu’il s’agit d’un scénario simple dans un monde complexe (Andrillon, 2017). Pour d’autres, cette façon d’opposer jeunesse et vieillesse, en mettant en valeur des « jeunes (forcément) progressistes » est surtout une façon de justifier l’immobilisme, voire la sous-traitance des grandes problématiques de société aux jeunes générations (Cocquebert, 2019). Une façon de refiler la patate chaude aux suivants… et de nous rassurer sur la relève d’une jeunesse salvatrice, engagée et consciente des changements à opérer (idem). Une jeunesse à qui on ne donne, malgré cela, pas de pouvoir politique ou économique.

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[7] Pour certain·e·s d’entre eux, les principales priorités sont la lutte quotidienne pour un accès à l’emploi, à un logement, l’arrêt des violences policières… (Herens, 2020)

[8] À ce sujet, à lire également l’analyse de Jacques Ion pour la FUCID : « Engagez-vous ! Une injonction paradoxale » : https://www.fucid.be/engagez-vous-une-injonction-paradoxale/

[9] Selon une étude réalisée en Suisse, « alors que 36% de la population suisse considéraient la perte de biodiversité comme très dangereuse en 2015, 54% étaient de cet avis en 2019, toutes classes d’âge confondues. Dans le cas des changements climatiques, cette part est passée de 34 à 51%. » (Héron, 2020)

Conclusion

La jeunesse, malgré l’indéfinition de ses bornes d’âges, est une période particulière dans une vie : un moment de l’existence basé sur l’expérimentation et la quête de soi, où l’on se construit en tant que citoyen·ne. Les jeunes peuvent donc vivre cette période de confinement avec une grande souffrance[10]. Leurs difficultés dans la période actuelle sont souvent bien comprises : en France, la majorité de la population (75%), tout âge confondu, pense que les jeunes seront les plus pénalisé·e·s par la crise sanitaire (Franceinfo, 2020).

On ne peut nier que, avec le vieillissement de la population, la charge sociale s’accentuera sur les plus jeunes. Ni que le patrimoine immobilier se trouve essentiellement entre les mains des plus âgé·e·s, alors que les jeunes ont de plus en plus de difficultés pour trouver un logement. Mais ce calcul mathématique d’injustice générationnelle est plus difficilement transposable à la crise climatique, sanitaire, ou économique. Car ce n’est pas une génération qui est coupable. Ce sont des décennies de gestion néolibérale, portées par des décideurs politiques et économiques de générations successives, au sein d’un système de croissance qui creuse toujours plus les inégalités, alors que des personnes de tout âge ont pu lutter ou protester, et que des personnes de tout âge en subissent déjà les conséquences. En constituant des blocs homogènes de « jeunes » et de « vieux », les discours de guerre générationnelle occultent les lignes de fractures qui traversent toutes les classes d’âges.

Si les jeunes ressentent une injustice générationnelle de manière prégnante[11], ce n’est pas parce que leurs valeurs seraient trop différentes, trop progressistes, par rapport aux adultes ou aux personnes plus âgées. En vérité, les jeunes sont souvent une loupe, une accentuation de ce que l’on peut observer dans la relation au monde politique chez les autres générations (Worms, 2020). Ce n’est pas non plus parce qu’ils ont dû se confiner pour protéger les personnes plus âgées : c’est à-dire, aussi, leurs parents et grands-parents. C’est plutôt parce qu’ils·elles se sentent négligé·e·s, impuissant·e·s, peu pris·es en compte dans les instances de pouvoir qui leur restent fermées (Via Voice, 2013 ; Winkel, 2019). Et c’est encore plus vrai dans les milieux populaires (Miquet-Marty, Preud-Homme, 2013). « OK Boomer », ce n’est pas que le symbole d’une génération qui aura à subir des crises dont elle n’est pas responsable, mais c’est surtout l’épuisement de la jeunesse face au mépris des plus âgé·e·s, l’envie d’être entendue, voire de prendre le relai.

Agir, beaucoup de jeunes le veulent certainement, même si cela se déroule selon leurs propres modalités. En 2015, en Belgique, 12,9% des jeunes de 15-29 étaient engagés dans une action de bénévolat, un chiffre semblable dans toutes les tranches d’âges de la population[12] (Marée, Hustinx et al., 2015). Des premiers sondages montrent aussi que les jeunes ont plus envie de s’engager dans une association depuis le début de la crise sanitaire[13] ou que la crise a modifié durablement leurs convictions personnelles[14]. Pour les Jeunes FUCID, malgré le confinement et le moral en baisse face à l’égoïsme de certain·e·s quant au respect des gestes sanitaires, l’envie est là. Mais ils·elles ne sont pas sûr·e·s d’en être capables, d’être écouté·e·s : « J’ai envie de m’engager mais je ne sais pas si j’aurai du poids dans l’avenir. Beaucoup de jeunes se sont investis dans les manifs climat, mais a-t-on été entendus ? ». Si, depuis les mobilisations de 2019, le climat a été remis au centre des priorités dans la déclaration de politique générale du nouveau gouvernement fédéral belge et que le parlement européen a voté l’European Green Deal[15], reste en effet à évaluer si ces engagements politiques vont se concrétiser.

Dans tous les cas, une chose est sûre : il est temps de mettre fin au narratif de conflit générationnel, à tous les niveaux. Au lieu de considérer que « : les « adultes » ne devraient pas se « mettre au garde à vous devant une enfant »[16], écoutons, soutenons, proposons des solutions concrètes à ces jeunesses qui portent en elles des idéaux qui traversent tous les âges. Oui, « ces jeunesses » : car il est urgent de s’appliquer à comprendre celle qui se tait, et répondre à ses besoins d’égalité – une solution fondamentale face aux crises qui s’additionnent.

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[10] En cas de solitude, les jeunes sont trois fois plus susceptibles de développer une dépression et les conséquences sur leur santé mentale peuvent s’étendre sur une période de dix ans (Stultjens, Vierendeel, 2020).

[11] 59% en France en 2013. Nous n’avons pas trouvé de chiffres plus récents (Via Voice, 2013).

[12] Les plus de 60 ans constituent néanmoins le groupe le plus nombreux, à mettre en relation avec la pyramide des âges vieillissante en Belgique. Encore une fois, la différence fondamentale dans l’engagement se situe, elle aussi, dans la situation socioéconomique et le diplôme : une personne avec un diplôme élevé et une situation salariée aura bien plus tendance à faire du volontariat (idem).

[13] 48% sur 850 étudiant·e·s interrogé·e·s en Belgique (Rousseau, 2020).

[14] 50% des répondant·e·s (Deglume, 2020).

[15] On pourrait donc se demander si les jeunes ont ici conscience de l’impact de leurs engagements.

[16] Alain Finkielkraut en parlant de Greta Thunberg (Sieffert, 2019).

Bibliographie

L'analyse en PDF

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