© Code Rouge, Johanna de Tessières

Quand la poésie devient politique : le parcours de Lisette Lombé

par CLARA VAN DE VREKEN
Stagiaire à la FUCID

Les arts ne sont jamais neutres : ils peuvent à la fois refléter les rapports de domination qui traversent nos sociétés… et ouvrir des voies pour les contester. À travers la poésie et le slam, certaines voix montrent que créer peut relever d’un geste politique. C’est dans cette voie que s’inscrit le travail de Lisette Lombé.

Née à Namur, Lisette Lombé est poétesse, slameuse et co-fondatrice d’un collectif de poétesses appelé L-SLAM. Son travail articule création artistique, engagement féministe et réflexion sur les mécanismes de pouvoir. Interviewée par la FUCID, elle revient sur la place du corps dans l’espace public, sur les héritages coloniaux, sur la responsabilité de l’artiste dans le monde. À travers son parcours, Lisette Lombé nous invite à penser l’art non pas comme un simple miroir, mais comme une pratique capable de nommer les dominations.

Lisette Lombé, le corps est très présent dans vos performances. Pour vous, le corps représente- t-il un territoire politique ?

« Oui, on le constate notamment à travers la question des corps racisés dans l’espace public, les actions menées en faveur des personnes sans papiers, la question du contrôle au faciès ou encore la manière dont les manifestations sont gérées.
Actuellement, la question des corps dans l’espace public occupe une place importante dans nos réflexions en poésie sociale, mais aussi dans mon engagement militant. De manière plus globale, en tant que féministe, le corps constitue pour moi un véritable enjeu. Il nous permet, à travers nos textes poétiques, de parler de liberté, d’empouvoirment [1]Processus permettant à une personne de renforcer son pouvoir d’agir, son autonomie et sa confiance en soi. de domination et de normes. Le corps individuel apparaît ainsi comme le miroir du corps sociétal. »

Née d’une mère belge et d’un père congolais, Lisette Lombé inscrit souvent dans ses textes la question du métissage, de l’identité et des héritages coloniaux encore visibles dans la société belge contemporaine. Nous avons souhaité aborder cette question avec elle.

Comment situez-vous votre pratique artistique dans un pays comme la Belgique, qui est marquée par une histoire coloniale, encore trop peu questionnée ?

« Je termine actuellement ma mandature de poétesse nationale [2]Poète·esse désigné·e par un collectif d’organisations culturelles et littéraires belges pour représenter la poésie du pays et promouvoir la culture pendant un mandat limité de 2 ans. de Belgique. En acceptant cette fonction, ma parole n’était plus seulement celle d’une artiste singulière : quelque chose me relie désormais au pays, à la nation.
Je suis parfois invitée dans des espaces institutionnels, comme par exemple, des délégations à l’ONU, à Bruxelles ou à l’étranger. Dans ces lieux, des questions apparaissent rapidement : on en vient à se demander si l’on est invité pour représenter une diversité de façade et pour apaiser certaines consciences. Ce sont des questionnements qui nous traversent constamment et que d’autres n’ont peut-être pas à affronter. Pour ma part, j’en subis sans doute moins que d’autres, notamment parce que je suis diplômée, que j’ai été professeure de français, que je ne porte pas le voile, que je suis métisse et non perçue comme noire. »

Pensez-vous qu’on puisse être artiste sans être politisé ?

« Lorsqu’on se situe dans le champ de la poésie sociale, il s’agit d’une poésie qui interpelle, confronte et bouscule. En scène slam, en poésie sociale, en poésie dite engagée ou politique, nous sommes directement connectés aux tensions du monde. Dans ce cadre, il devient difficile d’imaginer une poésie qui ne soit pas politique à un moment donné. À mes yeux, l’art est politique, militant et engagé. Il propose un regard neuf sur le monde, le redessine, le transforme et l’ouvre à de nouvelles perspectives. »

Ressentez-vous une responsabilité lorsque vous prenez la parole publiquement ?

« Il y a une dizaine d’années, le fait de dire des textes engagés m’a valu d’être rapidement associée à une étiquette, comme si j’étais devenue la porte-parole d’une certaine communauté. Pourtant, il est important, par exemple, en tant que poétesse nationale, que je puisse montrer qu’on peut être à la fois métisse et belge, et que la Belgique possède aussi cette diversité de couleurs de peau.
J’espère clairement que mon art contribue à déconstruire certains stéréotypes. Je n’écris pas avec l’intention première de déconstruire ces représentations, mais je constate qu’un texte incarné peut donner un corps à une cause.

Je me sens investie d’une mission de vie, quelque chose qui m’accompagnera jusqu’au bout. Par mes textes, je peux toucher des personnes, non pas en cherchant à les transformer idéologiquement, mais en leur transmettant de la force. Je peux aussi éclairer certains sujets ou certaines expériences vécues, en mettant des mots sur ce qui résonne chez d’autres. Si je choisis d’écrire un texte plus lyrique, je peux également transmettre de l’espérance et de l’espoir. C’est là, selon moi, mon rôle de poète. »

Avez-vous déjà eu le sentiment que votre art et tout ce qui en découle ont produit un changement de type concret ?

« Oui. Au sein du collectif L-Slam, il y a une dizaine d’années, il y avait très peu de femmes présentes. Le fait d’avoir créé des ateliers et d’avoir fait le choix de les organiser en non-mixité a constitué un changement concret.
Nous avons voulu proposer des espaces où l’on écrivait, où pouvait se faire un travail sur la confiance en soi, le rapport au corps et l’interprétation des textes. Nous y ajoutions aussi une dimension féministe portant sur l’occupation de l’espace public. Il s’agissait notamment de réfléchir à la manière dont les femmes évoluent dans des milieux majoritairement masculins, lorsqu’elles ont une voix aiguë, lorsqu’elles sont timides ou lorsqu’elles ressentent un sentiment d’illégitimité largement partagé. La question était alors : comment s’empouvoirer collectivement ? Ces ateliers, qui n’existaient pas auparavant, ont permis de créer une véritable communauté de poétesses et de slameuses. Cela nous a donné de la force.
Tout cela a été rendu possible grâce au choix d’articuler la pratique artistique et la militance. Cela a permis de rassembler, d’une part, des artistes qui ne se définissaient pas nécessairement comme féministes et, d’autre part, des personnes engagées dans des associations féministes qui ne connaissaient pas encore le slam ou la poésie. Cette rencontre a créé une intersection fertile, qui a profondément transformé la pratique du slam en Belgique francophone.
Pour moi, il s’agit là d’un changement très concret. Ce n’est peut-être pas une transformation sociétale à grande échelle, mais c’est une transformation réelle dans notre champ artistique. »
Comme beaucoup d’artistes engagé·e·s, Lisette Lombé confronte parfois le public à des réalités inconfortables. Ses textes provoquent autant l’identification que la remise en question. C’est en tout cas l’espoir qu’elle nourrit par rapport à sa démarche artistique.

Comment les publics réagissent-ils, face à vous, à des oeuvres qui abordent frontalement les questions de domination ?

« Cela dépend évidemment du public. Lorsque j’ai face à moi un public directement concerné par la domination que je dénonce, il y a alors une véritable résonance et une forme de communion. Quelque chose se produit, se prolonge. Mon « je » devient un « nous ». Il est alors très perceptible que se joue un lien entre l’intime et le politique, entre le « je » et le collectif. Il se crée quelque chose de rassembleur.

À l’inverse, lorsque certaines personnes reçoivent frontalement une parole qui les confronte parce qu’elles appartiennent à un groupe dominant, un malaise peut émerger. Cela se ressent immédiatement et reste palpable. Tout dépend aussi de la composition du public et du rapport de forces présent dans la salle.
Il m’arrive souvent d’intervenir dans des lieux où la mixité est très faible. Dans ces contextes, certaines personnes sont déjà engagées dans un processus de déconstruction. Elles peuvent alors entendre le propos sans le vivre comme une attaque personnelle. Comme dans l’expression « not all men », certaines comprennent qu’il ne s’agit pas d’une accusation individuelle, mais d’une critique d’un système patriarcal. »

Que diriez-vous à des jeunes artistes qui souhaitent créer sans reproduire les systèmes de domination ?

« Je dirais d’abord que c’est un travail quotidien, exigeant et parfois rude. Entre ce que l’on énonce et ce que l’on souhaiterait réellement mettre en oeuvre, il existe souvent un écart. C’est un travail d’équilibriste : on fait avec ce que l’on peut, car il n’est pas toujours possible de faire exactement ce que l’on voudrait.
Pour moi, l’élément essentiel reste malgré tout l’intention. J’ai, par exemple, publié des vidéos et reçu des remarques très virulentes parce qu’elles n’étaient pas sous-titrées. On m’a reproché un manque de soin et un comportement validiste. Ce sont des critiques qui touchent, car il n’est jamais agréable d’entendre que l’on manque d’attention ou que l’on reproduit certaines formes d’exclusion.
J’apprends ainsi qu’à mesure que l’on s’inscrit dans une démarche d’art social, on se confronte sans cesse à des critiques venant parfois de son propre milieu. Cela fait partie du processus. Il faut accepter ses limites, reconnaître ses angles morts et continuer à avancer avec lucidité. »
Ainsi, Lisette Lombé nous montre que l’art ne se situe jamais totalement en dehors du politique. Qu’il passe par le texte, la scène, le corps ou les ateliers d’écriture, il est traversé par des rapports de pouvoir, des choix de représentation, des exclusions. Son témoignage rappelle en outre que dénoncer les dominations ne consiste pas seulement à les nommer : c’est aussi créer des espaces où d’autres voix peuvent émerger, se renforcer et exister collectivement. D’où l’intérêt de soutenir les initiatives du secteur associatif, actuellement menacé par les politiques de restrictions du gouvernement Arizona.
Son parcours met également en lumière une idée essentielle : l’engagement artistique ne se limite pas à un discours, il se construit dans des pratiques, dans des alliances mixtes, dans des manières de faire ensemble. En ce sens, l’art peut devenir un lieu de résistance, de réappropriation et d’empouvoirement. La parole de Lisette Lombé nous rappelle que créer peut encore être une manière de lutter et de transmettre.

L'analyse en PDF

2026.06.quand la poesie devient politique
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Références

Références
↑1 Processus permettant à une personne de renforcer son pouvoir d’agir, son autonomie et sa confiance en soi.
↑2 Poète·esse désigné·e par un collectif d’organisations culturelles et littéraires belges pour représenter la poésie du pays et promouvoir la culture pendant un mandat limité de 2 ans.